Habitat

Je sens les césures dans ta voix

quand tu cherches les mots nécessaires

…si tu savais comme tu cherches pour rien

puisqu’ici, aucun devoir n’est juste

et tout protocole est vain

 

Déjà, mon corps est inhabitable

terrain clandestin et ignifuge

où tu cherches maison

où tu cherches refuge

 

Tes paroles laissent peu de place au reste des choses possibles

j’ai les angoisses asphyxiées

parce qu’autour de ma vie tu te déposes comme un dôme

parce que tu dis toujours « n’aie pas peur »

 

J’ai les angoisses-fantômes

aux entrées des passages de mon corps

accrochées aux pans de mes lèvres

au seuil de mes oreilles

comme une odeur de calorifère

qui se fraie un chemin brusque

pour me pénétrer de sa chaleur artificielle

 

J’essaie de me libérer…

 

un peu de toi

un peu de moi

un peu de nous

un peu de tout 

 

Avec mon âme bouillante comme une théière qui siffle

ma peau à la texture de la fièvre

mais la couleur du froid

Je crois que plus personne ne viendra nous visiter

même si les ustensiles par terre gisent et fleurissent

et que les plante-bandes s’égarent dans leur mort imminente

 

Et les spectres sont prêts à s’insurger contre ton réconfort fragile

contre l’effet de serre que tu crées autour de nous

avec ma vie que tu contrains

avec ma vie que tu enveloppes de façon hermétique

pour que nous voguions en cercle

de façon complètement douce

complètement folle

et triste comme un navire abandonné

 

On suffoque contre vent et marée 

marée haute et marée basse

marée tendre et marée tonnerre 

marée cage 

marée nuit

tout m’emporte et me ramène 

 

À tout moment, dans mon ventre cimetière

les craintes pourront se relever

elles auront sur les dents la soif palpable du sang

et des yeux d’un rouge vif qui n’existe pas encore

qui ressemble un peu à celui des chiffres sur les cadrans numériques ;

sur les réveilles-matin

en plus menaçant

Tu diras :  «ne réveille rien».

 

Je ferme toujours les rideaux de la chambre

et j’imagine qu’il pleut

j’écaille le bleu métallique sur mes ongles

et quand je souffle les laques en pluie de paillettes

tu me demandes de passer l’aspirateur

parce que tu crains ces choses-là

qui ne prennent pas la place que tu leur désignes

je te réponds « n’aie pas peur »

 

 

 

 

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Là où nous vivons

Tes yeux remplis de forêts

tes yeux de neige et ta soif de pays

tu cherches à définir tes frontières

et j’ai l’impression qu’elles frôlent les miennes

qu’elles apparaissent là où j’imagine que nous sommes

que nous sommes plus grands que tous les pays du monde

et que tu acceptes que dans la vie qui nous appartient,

nous tracions des lignes indivisibles

 

Tu as marché sur les terres de toutes les cartes postales

tu as vu beaucoup plus de ciel que moi

touché à plus de corps

moi c’est dans les livres et dans l’amour que je voyage

que j’existe

et dans ta lumière paysagère

 

Dans nos maisons nomades

la contemplation survit quand on accepte les petites morts

et que l’on accueille le deuil

que dans la perte constante, l’on accepte l’éveil

que l’on fasse de la place pour le temps qui passe

et que l’on laisse les courants acheminer les larmes dans les eaux creuses

 

Il y a les territoires multiples des êtres

et dans le lieu de notre lit

il existe beaucoup plus que le monde

Je pense qu’à l’ouest de l’amour subsiste le rêve

rugueux comme les écorces de la terre

Le rêve ; ouragan gracieux et sacrifié

à l’origine des tremblements

qui porte encore la genèse du monde sur ses épaules

 

 

Charlotte

Je pense que je m’appelle Marguerite

mais ce n’est pas important

parce que si je m’appelais Pierrette

j’aurais quand même des coupures de papier sur les doigts

et aussi mon groupe sanguin serait quand même A+

et je crois que ça aurait quand même été la note finale

que j’aurais obtenu en math 436

parce que j’étais quand même bonne en math

et c’était comme une malédiction

parce que je ne voulais pas savoir combien

je ne voulais pas savoir combien de temps

combien d’argent

combien de morts

alors j’ai dit que je voulais être directrice de casting

pour des films de cul

et la conseillère d’orientation a téléphoné à la maison

mes parents sont venus me chercher à l’école

on a eu  « une bonne discussion»

un jour je me nommais Églantine

mais les fleurs ça se fanent quand on les coupe

alors Rose n’était pas un nom pour moi

parce que moi mes poignets

tu comprends

ils fleurissent encore

et mes doigts de papercut ce sont des jardins

alors je préfère que tu m’appelles Marie

Je pense que je vivrais quand même dans un trois et demi

si je m’appelais Elsa

et que mon chien s’appellerait quand même Marty Mcfly

si je m’appelais Alice

et que j’aurais quand même mangé des samossas pour souper

et des ah caramel pour déjeuner

mais je m’appelle Jeanne

et j’ai étudié la littérature

dans une université

même si je fais des fautes de grammaire

quand j’écris des textos

j’aimais ça le temps où je m’amusais à écrire des mots d’amour

avec des stylos gel

et je signais mon nom

Sybille en lettres détachées

et j’aurais pu m’appeler Gabriella

mais je suis née une heure trop tard

maman avait changé d’idée

elle a pensé à un film qu’elle avait vu

alors elle a dit au docteur

ce sera Cecilia

et elle a crié parce que ma tête était énorme

et qu’elle souffrait comme une géante

mais, je m’appelle Sarah avec un H

ou Sara sans H

ça dépend de la personne qui écrit

et j’ai fait de la gymnastique

et j’ai gagné des médailles

et les gens disaient

bravo Mélissa!

et les gens applaudissaient

et j’étais fière

mais je ne faisais que des compétitions régionales

et je n’étais pas si bonne que ça

et après, je suis devenue un peu grosse

je disais à mon miroir, miroir

qui est la plus grosse

Nancy, tu es grosse

et mon miroir parlait

parce que mes yeux voyaient

et que mon cœur se noyait

à force d’être à la flotte

alors j’ai commencé un régime et je comptais les calories

et j’aurais voulu être nulle en math

et arrêter de compter

et j’ai commencé à fumer

et aussi j’ai lu du Sophie Kinsella en cachette

je n’ai pas écrit mon nom dans le livre

comme dans tous les autres livres que j’achète

j’ai caché le livre dans une valise en dessous de mon lit

et ça m’arrive de lire du Marc Levy dans le bain

les gars qui me font l’amour

chuchotent mon prénom dans mes oreilles

Li-sa-ne

comme préambule et comme finale spectaculaire

je crois qu’ils ont l’impression de baiser mieux

de baiser plus fort

quand ils disent

É-mi-lie

dans mon cou

ils disent

Li-ly-O-phé-lie

je compte les syllabes

je compte les coups de bassin

je ne veux pas savoir

je m’appelle comme tout le monde

ravale mon nom,

étouffe-toi dans ma sonorité

dans mes lettres

entends-tu comme je gémis

comme c’est strident

Sharon-Élizabeth

comme nom d’artiste

c’est mon nom d’artiste peintre

je te montrerai ma galerie de peinture à numéros,

si tu veux

c’est ma mère qui choisi mon nom

quand je suis sortie de sa vulve rose

et rouge

quand elle a vu ma face bleue

elle a décidé que ce serait

Abigaël

mon père préférait Charlotte.

Hypothermie

Les profondeurs de l’hiver à venir

se côtoient dans l’espace indéterminé de mon désir

Un petit désir de chaleur

aux ailes fragiles

et au cœur bâillon

Une soif grande de lumière

mais je n’ai que des ampoules électriques

à me mettre sous la dents

Allons-nous avaler le soleil du matin

quand tout deviendra bleu

même les étreintes amoureuses

Surtout celles-là

qui brandissent le drapeau de la trêve

Prend-moi fort et vite

qu’on arrête de geler

Je pratique le sexe de survivance

et entre mes jambes meurent

les aurores boréales

Entre mes jambes convergent

toutes les solitudes de la terre

Je ne veux plus entendre parler de la complainte de Nelligan

Je veux dormir dans des draps propres

Dans des bras qui seront là demain

Je ne veux plus le givre

Ni les oiseaux de février

Crevez oiseaux de février

Parce que moi aussi

Je mourrai en hiver

Cela ne fait pas de doute

J’ose le génocide de cette imagerie

et je me bats contre moi-même

et je me suicide en boucle

parce que mon corps entier frissonne et se crispe

Je ne veux plus écrire le froid

Je veux trouver autre chose à dire

que ma voix qui embue les fenêtres

Délivrons-nous de l’emprise des glaces

avant de fondre comme l’espoir d’un pays

qui a servi de bois de poêle

aux gens avant moi

aux gens avant nous

Je voudrais un nid de paille

et peut-être du feu

parce que mon thé est froid

Et que ça suffit pour vouloir s’enflammer

Je sais que je ferai l’amour encore

Parce que tel est le seul désir encore vivant

qui habite les hivers qui glacent mon sang

On est allés voir les Rocheuses

J’aimerais ça m’appeler Capucine Lafleur

Toi tu prends des photos avec ton téléphone

J’ai des larmes à cause du paysage

tu souris en silence

Je réécris la scène avec des mots que t’aurais pas associés au moment

Je demande :

Es-tu capable de lasser tes espadrilles avec tes dents?

Tu me dis :

Arrête de penser que t’es fucking spéciale

Je cris :

T’es pas le roi de la montagne. Je peux te faire tomber de ton trône avec mon petit doigt.

 

 

toi tu regardes

et tu vois des montagnes partout

c’est pas grave

Mes obstacles sont ailleurs

dans mes factures de téléphone

dans les messages codés sur les boîtes de Rice Krispies

dans ma boîte de courriels

Tu dis que je serai jamais adulte

Je sais

quand je serai grande je serai une enfant

ou une dompteuse de lion

je veux te faire des grimaces

la bouche grande ouverte

pour te montrer ce que j’ai dans le ventre

Tu penses que je partirai jamais

à cause que tu me trimbales comme un baluchon

quand tu pars en escapade

Tu penses que je partirai jamais

parce que je veux toujours faire l’amour

parce que mes doigts fondent comme des popsicles sur ta peau

parce que ma rubrique de journal préférée

c’est celle des agences immobilières

Je te suis et je veux rester quelque part

avec mes mains sur ton corps

ça te suffit

Je te dis :

On va loin ok?

C’est le bordel dans le char

Je veux juste rouler et manger des bonbons à la cannelle

en forme de poisson

Effets spacieux

 

Tes doigts sont des silex

Dans les plaies ça fait mal

quand on s’acharne sur les douleurs

qui existaient déjà

tes grosses mains tranchantes

Mes petites cuisses de salami

les petites coupures d’infortune

sur mon pubis rasé

Parle-moi d’autres choses

de ton road trip dans l’Ouest

de tes études en archéologie

Parle-moi de tes retards de réveil-matin

De la fois où ils ont enlevé ton appendice

On découpe l’espace et les pièces de viande

On sépare ce que l’on peut

Ton visage d’homme et ta bouille d’ado populaire

Tes joues larmoyantes et tes mains de géant

On se touche les souffrances au creux du ventre

Nos corps sont tranchants

qui s’y abandonne se coupe un peu du monde

On s’envoie en l’air

dans des galaxies inconnues des autres

Nos secrets spatiaux

arrachent les frontières

À deux nous défions

toutes les lois qui régissent l’espace

Terre mère

Je veux la nuit entière sur mon corps

comme un homme aux mains maladroites

je veux des feux d’artifice en plein soleil

pour mourir de lumière

Je veux que le vent se brise sur mes flancs

et que le ciel se gorge de mon sang

je veux qu’on entende l’orage dans ma voix

et la mer entre mes cuisses

 

Vous me prenez

comme on prend un coup

pour vous remplir d’amnésie

pour oublier le grand malheur

qui s’incarne dans vos empreintes digitales

Je suis la soif ardente

 

Je suis le pain et le vin de la terre

Vous vous abreuvez à mon corps de puritain

de putain

de gamine

de première dame

de femme de chambre

de poétesse

de starlette

Vous vous abreuvez à mon corps jusqu’à me vider

Vous vous étouffez de barbarie à me regarder de haut

me regarder frémir de honte, de peur

Et vous jouissez de me voir ainsi

en plein spectacle d’agonie

Votre cul assis sur le banc des privilégiées

sur les souches duveteuses qui moisissent sous vos fesses

Dans des cages de verre

je suis exposée

démembrée et rafistolée

à votre guise

dans vos salles blanches comme la morgue

blanche comme les morts

décharnée et les nerfs à vifs

vous me regardez tantôt avec tant d’insouciance

que de désir malsain

Vous me regardez avec cette arrogance

de ceux qui croient que je n’existe que pour votre regard

Façonnez-moi dont encore de vos yeux

que je perde la vie

que mon cercueil soit une petite boîte que l’on entrepose

dans le Toys R us qui vous sert de cimetière

Je veux choisir les regards

choisir les mains

Je veux qu’on s’aime d’amour pur

que rien ne domine

 

Je veux la liberté